Yves Marlière: Les musées européens ont souvent exportés d'Afrique illégalement des objets qu'ils se refusent de restituer

Artiste peintre, diplomate et auteur de plusieurs livres et articles scientifiques parus dans des revues internationales, Yves Marlière a publié en 2015, un ouvrage intitulé : « Incursion dans les arcanes de l’art coutumier négro-africain ». Somme de sa grande expérience sur le continent. Dans cette interview, il déplore la déportation massive des objets d’art d’Afrique et appelle à une prise de conscience collective des acteurs africains dans ce domaine.
Yves Marlière

Vous avez publié en 2015, un roman de 226 pages intitulé : « Incursion dans les arcanes de l’art coutumier négro-africain ». Pourquoi avoir choisi le genre « roman » pourtant le titre s’apparente à une recherche ? 

Ou à un essai... Je n'ai pas souhaité donner à ce livre un caractère exclusivement documentaire. Par certains côtés, bien que cela puisse échapper aux lecteurs, il accorde autant de place à la réalité qu'à la fiction. Divers faits et personnages mentionnés dans l'intrigue sont vrais et quelques personnes sont toujours en vie. Voyez-vous, si j'avais voulu que ce livre fût totalement documentaire, il m'aurait fallu faire abstraction de mon imagination et me livrer à des recherches rigoureuses et longues. C'était possible, d'autant plus que durant des décennies, je me suis pris de curiosité et de passion pour l'art coutumier d'Afrique subsaharienne sous le double angle de l'histoire et de l’anthropologie. Il y a vingt ans, j'ai même ouvert un centre d'expertise et de conseil afin d'avoir le bonheur de prendre en mains de nombreuses pièces d'origines et d'anciennetés diverses détenues par des collectionneurs privés. Mais Il existe de nos jours tant de documents écrits par des experts, galeristes et scientifiques que le mien (un de plus serais-je tenté de dire) se serait dilué, voire perdu, dans la masse et n'aurait peut-être pas bénéficié d'un intérêt suffisant pour être largement diffusé. « Incursion dans les arcanes de l'art coutumier négro africain » est un ouvrage de vulgarisation destiné à susciter l'intérêt des néophytes et à les plonger dans un univers où la culture a depuis longtemps fait place à l'argent roi. Cet ouvrage a pour but d'instruire et de distraire. Ce sont ses seules ambitions. 

Quelle différence faites-vous entre l’art et l’art coutumier « négro africain » ? 
 Il fut un temps où les experts occidentaux ne parvenaient pas à s'accorder sur le nom à donner à l'art ancien d'Afrique noire. Longtemps ils l'appelèrent "art nègre". Au fil du temps et des découvertes s'imposa le vocable "art primitif". De mon point de vue l'un comme l'autre n'étaient pas géniaux, à ceci près que primitif englobait les arts précolombiens et asiatiques et plus généralement tous les arts datant d'avant le quatorzième siècle de notre ère. Par exemple, on classait au rang des primitifs les tableaux religieux et les icônes des églises et cathédrales érigées avant la Renaissance. Au XXème siècle, sous l'impulsion de Jacques Kerchache, ami du président Jacques Chirac et co-auteur avec Stephan et Paudrat du grand livre sur l'art africain paru chez Citadelles et Mazenod, l'art primitif devint "art premier", ce qui n'est pas plus génial car, pour moi, l'art premier est celui des cavernes des hommes préhistoriques. L'art coutumier et l'art traditionnel ont certainement meilleure résonance que l''art premier, c'est pourquoi dans mon roman j'ai choisi "coutumier" compris dans le sens "us et coutumes" ou "droit coutumier", c'est-à-dire collant de très près à la vie des populations ancestrales. Pour ce qui est de l'art moderne, s'il est la vérité d'une époque, demain, ou après-demain, on en parlera au passé en l'appelant lui aussi, "art coutumier". Ainsi évoluent les styles et les modes.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce roman? 
 D'abord le désir de dénoncer des profits abusifs réalisés lors des ventes d'objets d'art organisées par des grandes maisons européennes comme Drouot, Sotheby, Christie's, Lampertz, etc. Je souhaitais ensuite rappeler que si les musées européens et quelques grands collectionneurs et galeries regorgent de trésors souvent exportés d'Afrique illégalement, ils se refusent de les restituer; encouragés qu'ils sont par des pays dont les législations et règlements s'y opposent. Avant la mise en application des textes régissant la sauvegarde de leurs patrimoines nationaux, les Etats post coloniaux prétextaient la vétusté et l'insécurité des musées africains qu'ils avaient légués aux pays nouvellement indépendants. Il s'agissait, naturellement, d'une manière perfidement hypocrite de se soustraire au devoir moral de restitution. Mais, conscient de la nécessité d'une réappropriation de leur Histoire, les Africains décidèrent de moderniser les lieux de conservation de leurs symboles culturels voire d'en construire de nouveaux. Ce fut le cas pour le Sénégal qui bénéficiera cette année à Dakar d'un grand musée financé et réalisé par la République Populaire de Chine. Ces initiatives devraient faire taire les critiques mais elles ne régleront pas la question du recel. Elles permettront néanmoins aux ministères de la culture concernés d'établir des partenariats destinés à mettre en œuvre l'exposition temporaire de quelques pièces d'art détenues par les musées occidentaux. Et finalement; pour répondre à votre question, le plaisir de fondre tout cela dans un polar traitant du terrorisme et de la drogue.

La couverture du livre



Votre livre s’ouvre sur cette phrase extraite d’un entretien que vous avez eu en 1985, avec Cheikh Anta Diop, décédé l'année d’après. Nous le citons: « Il n’y a jamais eu d’académisme rigoureux dans l’art coutumier négro-africain, mais une liberté créative soutenue par des convenances ethniques ». Dans quelle circonstance a-t-il tenu ces propos ? 
En évoquant l'éminent professeur Cheikh Anta Diop, ce qui me revient immédiatement à l'esprit est "un puits de sciences éblouissant, tant par son éloquence que par ses démonstrations scientifiques et avec lequel on était davantage auditeur qu'orateur". Je ne pourrais vous dire aujourd'hui si je partage totalement son point de vue sur la négritude des pharaons. D'ailleurs, à l'époque où il défendait cette thèse, peu de ses collègues y souscrivaient, mais il la plaidait avec tant de convictions qu'ils étaient obligés d'y adhérer. Je l'ai rencontré à Dakar en 1985 à l'initiative du ministre de l'Hydraulique Samba Yéla Diop dont je fus le conseiller technique de 1981 à 1989. La raison de la rencontre entre le ministre et le professeur était politique, mais moi je tenais à recueillir son avis sur ce que représentait, de son point de vue, l'art traditionnel négro africain au Sénégal. C'est à cette occasion qu'il prononça, entre autres propos, les mots que vous me rappeliez dans votre question et qui figurent en première page de mon livre. Sur ce sujet, après trente ans d'études et d'analyses, je peux vous dire que le chercheur qu'il était n'avait pas tort et que nos connaissances se seraient considérablement accrues si quelques religieux, chrétiens et musulmans - et autres prédateurs inconscients - ne s'étaient pas évertués à détruire par bris et par feu des pièces d'art conçues en des styles que nous ne reverrons jamais. Quelle appréciation faites-vous de son apport dans la vulgarisation de la culture africaine ? Vulgarisation n'est pas le mot que j'emploierai pour qualifier l'apport de Cheikh Anta Diop à la culture africaine. Il était d'abord un chercheur ayant davantage à prouver à ses collègues du nord que ses thèses allaient à contre-courant de ce qui était enseigné depuis des lustres dans les écoles et universités occidentales. Il se disait nègre et ce mot qu'il utilisait souvent ne lui faisait pas peur. En cela, et en cela seulement, il était très proche du président Senghor, mais leurs divergences politiques les avait éloignés l'un de l'autre. Pour répondre plus clairement à votre question, je vous dirai que le rôle primordial de Cheikh Anta Diop fut de décomplexer les intelligentsias africaines, bien au-delà des frontières continentales, et de démontrer que si l'émotion est nègre, la raison l'est également.

Alain Mabanckou, écrivain franco-congolais, a fait son entrée au collège de France. Est-ce une bonne nouvelle pour l’Afrique ? 
 A cette question qui, très habilement, fait suite à la précédente, je réponds Oui! Mille fois Oui! D'ailleurs, ce n'est pas la première fois que des personnalités africaines intègrent de grandes institutions françaises. Et très franchement, je crois que nous assisterons à d'autres entrées, singulièrement dans les diverses académies des lettres, des sciences, des beaux-arts que compte l'Hexagone. Si la Francophonie souhaite se renforcer, doubler, voire tripler ses effectifs en 2050, il faut encourager les femmes et hommes du continent originel à suivre en nombre, en qualité et en talent la voie de leurs aînés. Dans cette perspective, il est indispensable de favoriser l'émergence des érudits de toutes disciplines. Je saisis l'occasion pour féliciter Monsieur Alain Mabanckou pour la magnifique leçon inaugurale dont il nous gratifia le 17 mars dernier et en profite pour remercier Monsieur Yvan Amar, l'animateur de la danse des mots sur RFI d'avoir eu la bonne idée d'initier cette magistrale leçon.

Revenons à l’ouvrage. Afin de remplir sa mission avec efficacité, le personnage principal appelé Jordan Seghers, un ancien mercenaire qui accompagna Bob Denard sur les théâtres d’opérations d’Afrique et des Comores dans les année 1990, doit se plier aux exigences du service action de la Dgse en suivant les cours dispensés par Jean-David Henninger, un éminent ethnologue et anthropologue de 86 ans qui a consacré l’essentiel de sa vie à l’étude des civilisations d’Afrique subsaharienne… Pourquoi votre héros choisit-t-il de se rendre au Cameroun et au Nigeria parmi les 54 Etats que compte l’Afrique? 
Permettez-moi de vous faire remarquer que l'histoire suit un fil conducteur la faisant se dérouler en France, au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Cameroun et au Nigeria. Le choix de ces cinq pays n'est pas fortuit car chacun est concerné par l'art africain et par la drogue, tandis que quatre d'entre-deux sont en butte au terrorisme. Mais il est vrai que j'aurais pu choisir le Mali et le Burkina-Faso si mon héros y avait promené ses brodequins à l'époque où il était mercenaire. 

Au cours de son périple, Jordan fait la rencontre d’un certain Ejangue, un homme issu de la Jet Set camerounaise. Le sieur Ejangue présente un double visage : Blanc comme neige au grand jour, escroc et corrompu le reste du temps. Avez-vous été victime d’un fait pareil pendant vos voyages au Cameroun ? 
Je n'ai pas été victime d'un tel acte au Cameroun mais au Sénégal, comme quoi les escrocs n'ont ni nationalité, ni frontière. Au Cameroun encore, l’intrigue se déroule à Foumban communément appelée la cité des arts. Et, cette appellation n’est pas fortuite si l’on s’en tient aux descriptions que vous faites de la ville, de ses artistes et artisans. Seulement, lorsque Jordan débarque à Foumban, il doit faire face à un réseau de narcotrafiquants. Du coup, il y a le faux qui plombe tous les arguments positifs avancés plus haut… Que l'on trouve de nombreuses contrefaçons à Foumban, c'est un fait et nul ne l'ignore. J'ajouterai que ce n'est pas nouveau car on le savait déjà il y a une trentaine d'années et plus. Mais la plupart des sculpteurs de Foumban vous diront qu'ils ne font pas de fausses pièces mais des copies, ce qui n'est pas répréhensible car rien n’interdit de copier des pièces de musées si l'on ne cherche pas à les faire passer pour des vraies. Le côté fiction de mon roman commence là où ces copies deviennent des statuettes évidées contenant de la drogue (encore que des cas de transports de drogue dans des récipients trompeurs ont déjà été déjoués). C'est le délit que l'on reproche précisément à Monsieur Ejangue signalé dans votre précédente question. Mais cela n'entache en rien l'honnêteté de la plupart des artisans de la ville.

Quel rôle joue la France dans la présence de Boko Haram ? (Dans le roman) La France n'est présente à ce niveau que parce que l'agent qu'elle a envoyé en mission au Sénégal dans le cadre de l'affaire des fausses pièces d'art coutumier est un agent de la Dgse qui traverse des frontières par nécessité d'enquête et se trouve mêlé au trafic de drogue de Boko Haram.

A travers ce roman, l’on apprend également que la plupart des œuvres authentiques africaines ont été exportées en occident. Quel est le degré de véracité de ces propos ? N’est-ce pas là une façon subtile pour les collectionneurs d’influencer les fabricants pour enfin acheter moins cher? Si les collectionneurs dont vous parlez sont des galeristes dont le travail consiste à acheter et revendre des objets d'art sur un marché où les prix d'achat et de revente sont prohibitifs, oui, ils peuvent être enclins à faire fabriquer des faux pour répondre aux demandes de clients dont ils sont sûrs que leurs acquisitions ne réapparaîtront pas trop vite sur ce même marché. En procédant ainsi, ils prennent le risque de se voir contestés par les experts des acheteurs lésés. Il n'est pas interdit de penser qu'un groupe de galeristes et d'experts puissent se liguer pour éviter cet écueil, dans ce cas les opérations découlant de cette association - que la justice qualifierait de "malfaiteurs"- sont mafieuses. Un peu comme celles impliquant aujourd'hui les cinquante agents "savoyards" de la maison de ventes Drouot à Paris. Gros profits, mais gros scandale lorsque tous les noms seront cités ! 

Le livre est-il disponible au Cameroun? 
Cette question est plutôt à poser aux libraires camerounais, lesquels peuvent le commander à la maison d'édition Edilivre. Il leur suffit de remplir le formulaire prévu à cet effet que l'on trouve sur Internet en entrant le titre du roman dans le moteur de recherches Google. Tout y est mentionné y compris le prix d'achat du livre et sa dégressivité, selon le nombre commandé. 

Pourquoi avoir choisi cette maison d’édition quand on sait que le système d’achat en ligne n’est pas la chose la mieux partagée en Afrique ? Ce choix fut dicté par la rapidité avec laquelle cette maison publie les manuscrits qui leur sont soumis. Evidemment, elle ne s'engage à publier que si son comité de lecture lui donne le feu vert, c'est-à-dire si rien d'immoral ou d'outrancier ne figure dans le manuscrit. Cela étant dit, Edilivre propose à ses lecteurs plusieurs formules. L'électronique en est une et selon les statistiques émanant des éditeurs, elle est de plus en plus en vogue en Europe. Quoi qu'il en soit, les libraires et les particuliers peuvent aussi commander autant de versions papiers qu'ils le souhaitent. 

Vous avez également publié « Le grimoire de Borzavar », « L’angle de la mort » et « Entre cèdre et baobab ». Comment conciliez-vous l’écriture et vos autres fonctions ? 
Ecrire n'est pas nouveau pour l'ancien fonctionnaire et conseiller technique que je fus. J'ai également beaucoup écrit dans des revues à caractère politique. Et puis, je confesse qu'en vertu d'un accord de coopération consulaire conclu entre les autorités hongroises et autrichiennes, le service des visas Schengen est désormais assuré par l'ambassade d'Autriche à Dakar. En procédant ainsi elles firent d'une pierre deux coups: reconstituer l'empire austro-hongrois disparu après la première guerre mondiale et alléger le travail du consulat.

Entretien réalisé par Irène Gaouda 

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